Coexister, programme de dialogue : Compte rendu du theocafé sur le thème « Islam, musique et Poésie » (5/02/2012)

by Thibaut Tekla on Sunday, February 5, 2012 at 10:36pm

L’Imam Tarik Bengaraï, docteur en Charia spécialisé en finance Islamique, était l’intervenant de ce théocafé qui fermait le second volet du programme culturel interreligieux et fraternel de Coexister.

Anne-Sophie Godefroy-Genin, agrégée en philosophie était également présente à ce débat.

Une participante a posé la question de l’intercession dans l’Islam. Contrairement à une idée reçu qui n’attribue la faculté d’intercéder pour les croyants qu’à Muhammad, cette possibilité est en fait accordée à tous les prophètes, mais Dieu reste le seul juge et agent en accord avec le monothéiste prôné par l’Islam.  Ainsi que le dit la Sourate 2 du Coran au verset 285 :

Le Messager a cru ce qui lui a été descendu de la part de son seigneur, ainsi que les croyants. Tous ont cru en Dieu, à Ses Anges, à Ses Livres et à Ses Messagers ; « Nous ne faisons aucune différence entre aucun de ses Messagers ». Ils dirent : « Nous avons entendu et nous avons obéi, Ton absolution, notre seigneur !  C’est vers Toi la destinée. ».

En ce qui me concerne je n’ai pas saisi de différence avec l’intercession des Saints dans le catholicisme dans le cadre de laquelle Dieu reste le seul juge.

Tarik Bengaraï a tenu un discours très critique des mosquées de France, trop souvent inorganisées et tenues fréquemment par des Imams qu’il considère comme incompétent.

Contrairement au cas de la France, au Maroc, un Imam qui lance une fatwa sans avoir les connaissances requises va en prison. C’est la raison pour laquelle il n’y a pas de terrorisme dans ce pays. La norme est de travailler en comité : un Imam seul ne peut donc pas délivrer de fatwa. Il faut un comité composé d’experts, d’imams et de jurisconsultes.

Au Maroc, le ministère des affaires islamiques nomme en fonction des compétences religieuses. Il passe des tests qui jugent sur les capacité intellectuelles.

Tarik a écrit un livre sur l’Essentiel de la religion musulmane, afin de riposter contre les Salafistes (branche littéraliste et radicale de l’Islam) en présentant le rite Malékite. Paradoxalement, l’extrême droite française l’a attaqué en premier sur le sujet par méconnaissance ce qui lui fit de publicité.

 

Ibn Ashir :

Tarik Bengaraï a présenté Ibn Ashir comme étant un géni. Dans un milieu où les gens étaient éloignés de la religion, ce grand Soufi a su rédiger une poésie qui englobait la théologie, le dogme et la spiritualité qui se situent au fondement de l’Islam. Il sut résumer la doctrine toutes les écoles  sunnites qui existaient et produire un ouvrage accessible au vulgaire. Andalou d’origine, il partit au Maroc pour fuir la reconquista. Il est aujourd’hui encore récité dans les confréries soufies.

Pour Ibn Ashir, la spiritualité apporte un équilibre entre le corps et l’intellect. La science sans la spiritualité n’est rien, elle se situe au dessus de tout.  Il s’agit de « réconcilier l’argile et la lumière » et le grand Jihad est ce combat intérieur qui se poursuit jusqu’à la mort (contrairement au petit jihad qui est limité dans l’espace et le temps puisque défensif).

L’Islam vise le bonheur de l’être humain ici bas et dans l’eau delà mais il y a un écart entre ce que disent les textes et la pratique des hommes.

 

Al Ghazali et la musique :

Dans son ouvrage célèbre intitulé Revitalisation des sciences de la Religion, d’Al Ghazali, celui-ci parle d’éthique et de morale. Ce savant a été aux limites des études et a écrit de  nombreux ouvrage. Cependant, il n’a pas pu vaincre son égo : il reste insatisfait. Ils étaient sujet à des émotions contraires aux principes musulmans : jalousie, la tentation de l’ostentation. Il comprit alors que son érudition lui voilait l’accès à Dieu et a commencé à sillonner le monde en quête de réponse. Il trouva alors l’Imam Chadily. Ce fut une grande rencontre spirituelle. Chadhily lui a  d’abord demandé de se purifier avant qu’il ne le reçoive. Ghazali a fait ses ablutions, mais cela n’a rien donné. Sa purification devait avoir une portée plus profonde. Il a donc brulé tout ses livres. L’Imam Chadily lui a donné la méditiation comme remède, l’a guidé dans une retraite spirituel au cours duquel il a détruit « les 360 idôlez de l’âme » : amour du pouvoir, de la notoriété etc… jusqu’à parvenir l’anéantissement. Il n’avait alors plus le sentiment d’être supérieur aux autres. Il eut cette petite mort qui lui permit de recommencer à écrire dans de nouvelles dispositions.

Ghazali était très favorable à la musique. « Le coeur de l’homme était constitué de telle façon par le Tout-Puissant que, comme un silex, il contiennent un feu caché qui est ravivé par la musique et l’harmonie, et qui conduit l’homme hors de lui même par l’extase. Ces harmonies sont les échos du monde de la beauté, un monde si élevé que nous l’appelons monde de l’esprit. Elles rappellent à l’homme sa relation avec celui-ci et produisent en lui une émotion aussi profonde et si singulière qu’il se trouve dans l’incapacité de l’expliquer. »

En Islam, le principe est que toute chose est autorisée sauf ce qui est explicitement interdit dans le Coran, ou ce qui cause préjudice (l’Islam interdisant de se jeter dans la destruction.)

Chez les Wahabbites, ce principe est inversée : toute chose est interdite sauf ce que le Coran permet explicitement.

Il y a 5 objectifs nobles dans la religion musulmane :

-      La préservation de la vie

-      La préservation de la filiation.

-      La Préservation de la raison : ce qui nuit à la raison sera interdit.

-      La préservation des biens (vol interdit)

-      La préservation de la religion.

Si on applique ces 5 piliers à la musique, elle est autorisée. La musique peut ainsi être autorisée, détestable (si a un contenu détestable), méritoire (communication de bonnes valeurs) ou interdite.

La poésie n’est qu’un type de musique. Il est vrai que des hadiths, instrumentalisés par les Wahabites interdisent la poésie dans le Sahih d’Al Bukhari. Cependant, il y a aussi des hadiths qui autorisent la poésie.

La Sunna enseigne qu’il y a des gens qui utilisent les verbiages pour détourner de la voie de Dieu et qu’il y a donc ici une intention morale blâmable, mais la poésie n’est pas interdite en elle même.

Le prophète a même assisté à une danse d’éthiopiens dans laquelle il y avait des tambourins.

Tarik est  lui mêmeun Imam et chante et joue du Luth. Dans les prêches, on s’adresse à la raison, par la musique, on s’adresse au cœur.

En réalité, ni Averroës ni Gahazali n’étaient littéralistes : les deux étaient logiques et tenaient compte du contexte. Le littéralisme wahabbite est, quant à lui, dénué de toute logique.

Averroës a répondu a Ghazali en disant qu’il n’y avait pas d’incompatibilité entre la philosophie et la Charia et qu’elle en serait la sœur jumelle. Mais c’est une philosophie qui reste liée au monothéisme.

Selon Anne-Sophie Godedefroy, on peut faire de la philosophe sans religion de nos jours mais pas au XIIème siècle.

Il ne faut pas interdire la musique qui est un langage universel. Il faut le soumettre à une mesure logique, comme le prône le Docteur Yûsuf Abd Allâh Al-Qaradâwî.

 

A propos du pêché de bida (innovation) :

Un hadith mentionne que toute innovation en Islam est à rejeter. Cependant, celui-ci ne peut être pris isolément.

Il en va de même propos des innovations qui seraient totalement interdite en Islam selon les idées reçues. Il y a en réalités 5 catégories de Bida en Islam qui correspondent à des degrés différents. D’après Tarik Bengaraï, « Celui qui crée une innovation méritoire aura sa récompense ainsi que tout ceux qui l’ont fait après lui ». Othman a ainsi instauré un troisième Adhan à Médine car il pensait que c’était utile pour les musulmans. La compilation du Coran, la grammaire sont des innovations obligatoires.

Le principe fondamental de l’Islam selon lequel toute chose est par défaut licite s’est inversé en 1750 avec le Wahabbisme. La vraie innovation est donc le wahabisme

L’Imam Al Azhar a dénoncé le fait de des jeunes, sous l’influence des salafistes, puissent se permettre de contester les savants en dépit de leur faible savoir.

Al Ghazali